Dans la restauration de maisons, on bute toujours sur les mêmes problèmes. L'un de ceux le plus fréquemment entendu concerne les artisans : chers, pas disponibles, et pas forcément plus compétents sur des produits pointus (chaux aérienne par exemple) qu'un amateur débrouillard...
Bref,
ça flingue dès qu'on prononce les mots "devis" et "délais".
C'est en discutant avec Denis, un ami qui est en train de retaper une maison de vigneron de la fin du XVIIIème siècle, près de Beaune (Côte-d'Or), que nous avons compris l'ampleur du désamour entre les clients et les artisans.
Car Denis a vu passer, après avoir acheté sa maison (trois corps de bâtiments et 140 mètres carrés habitables), maçon, électricien, couvreur, enfin bref, pas mal de corps de métier... Mais après deux ans de chantier, il va finalement faire appel à un architecte pour la partie maîtrise d'oeuvre. Les artisans qu'il a fait travailler en direct l'ont en effet déçu. Il nous livre ici son récit, instructif.
L'artisan maître d'oeuvre : une fausse bonne solution
"Lorsqu’il a été question de faire intervenir les artisans pour la première fois, le maçon, plein de motivation (à l’époque !) s’était improvisé chef de chantier, coordonnant autres plombier ou électricien, tout cela dans le dynamisme et la bonne entente générale. Les choses étaient claires, les interventions cantonnées à une zone d’à peine 50m² (dalle en béton à couler au rdc, incluant gaines et tuyaux).
Pour diriger un artisan, il faut finalement travailler soi-même dans le bâtiment...

Mais un chantier comme le nôtre demande de savoir clairement ce que l’on souhaite, mais aussi comment on souhaite le voir réaliser, et c’est là que les distances se creusent …
• Un artisan (comme on en croise généralement aujourd’hui) a finalement besoin d’un minimum ou au contraire d’un maximum d’informations … il ne sait pas gérer l’entre-deux.
• Il ne sait pas, par exemple, vous proposer une solution technique astucieuse répondant à vos besoins …
généralement l’artisan fait ce qu’il a l’habitude de faire, et jamais plus, ni mieux !• L’artisan est souvent débordé, en retard au rendez-vous, a parfois votre dossier sur lui, vous explique que naturellement ce que vous lui demandez est complexe mais possible … et oublie de prendre des notes sur ce que vous venez de mettre au point avec lui pendant 2 heures !
... Au final, dans le meilleur des cas, tout sera fait correctement, mais dans le pire : les travaux seront réalisés à partir des vagues souvenirs que l’artisan aura de vos entretiens avec lui, ne correspondront jamais à 100% à ce que vous souhaitiez, seront conduits dans le flou, avec des ouvriers dont la qualification reste encore à vérifier, disposant même d’un outillage perfectible quand ils ne vous empruntent pas le vôtre traînant négligemment sur place …
Evidemment, ces travaux seront réalisés dans la précipitation, avec force dégâts collatéraux, sans aucun respect des délais, et … chers !
Des ouvriers rares, jeunes, et formés à aller vite
Ceci nous amène à la seule vraie question : Pourquoi ?
- des maîtres d’ouvrage (nous) inexpérimentés ? – Certainement !
- des artisans (eux) débordés ? – Assurément !
- la coordination ? – Oui !
- la mondialisation (le « plombier polonais ») ? – Pourquoi pas !
Mais dans le fond, c’est à la fois plus simple et plus compliqué que ça !
Concrètement …
• Les 35 heures sont passées par là et il n’est plus possible de rencontrer des ouvriers sur son chantier quand on est soit même astreint à des horaires de travail classiques.
• Les entreprises travaillent à effectifs restreints et ne remplacent généralement pas un ouvrier malade.
• L’orientation scolaire ayant pendant trop longtemps fait miroiter à tous les promesses du baccalauréat, les formations aux métiers du bâtiments, considérées comme ingrates voire dévalorisantes, ont connu une désaffection forte.
...De ce fait, la pyramide des âges est creusée en son centre (on trouve souvent dans les entreprises et sur le terrain des ouvriers âgés ou au contraire des jeunes à peine formés)
Aujourd'hui, ce qui coûte cher, c'est l'ouvrier, pas le matériau
Autrefois les matériaux de qualité étaient rares et la main d’œuvre peu chère.
Aujourd’hui la qualité moyenne des matériaux s’est améliorée, mais c'est la main d’œuvre qui est devenue très chère. Pour un devis portant sur les mêmes travaux on peut dire, pour caricaturer, que l’on paie aujourd’hui 20% matériaux / 80% main d’œuvre, alors que c’était l’inverse autrefois. Cela, c'est un architecte en chef des Monuments historiques qui me l'a dit !

De plus, l’évolution des techniques et la généralisation de la construction neuve ont incité les entreprises à une
course à l’armement. Les ouvriers « d’âge moyen » se battent pour monter sur les différents engins motorisés indispensables à tout chantier voulant paraître sérieux !
On pourrait fustiger une majorité d’artisans, comme j’ai commencé à le faire, ou bien leur fournisseurs,
grossistes en matériaux …Ces derniers étant eux-mêmes les revendeurs disciplinés de produits issus de la grande industrie du bâtiment, qui s’est elle-même moins souciée, et pendant trop longtemps, du bien être de l’habitant dans sa maison, que de la rapidité de mise en œuvre des matériaux qu’elle vendait !
Au final, on enregistre une perte des savoir-faire dans les entreprises (pas ou peu de formation continue) et aussi sur le terrain (la force de travail est plus mobilisée sur les tâches mécanisables que sur les « travaux manuels »).
Les 4 conseils pour un chantier sans tensions
• Ce n’est pas parce qu’un artisan est cher qu’il est bon, mais souvent
les bons artisans sont chers. • Ce n’est pas parce qu’un artisan accepte de vous faire un devis qu’il a envie de travailler pour vous.
• Ce n’est pas parce que
le devis est élevé que le travail sera bien fait.
• Un artisan débordé, qui vous aura rédigé un devis dissuasif (= montant astronomique !) est tout aussi capable de bâcler le travail qu’un mauvais artisan pas cher et disponible ! …
Moralité, il faut apprendre à repérer le bon artisan, amoureux de son métier, plutôt bien occupé, donc assez cher, mais honnête ! Le problème, c’est que cette faculté de discernement n’est pas donnée à chacun et que cela prend du temps !
Heureusement, et allant de déboires en mauvaises surprises, nous avons pris pendant ce temps de nouveaux contacts, avons découvert de nouveaux réseaux où se retrouvent les artisans-artistes qui restent encore les défenseurs des valeurs de leur métier.
Saluons aussi les efforts conséquents entrepris par quelques organismes altruistes, soucieux d’apporter des services aux habitants, de convaincre les entreprises de se recentrer sur l’authenticité des matériaux et des méthodes. (ex.
CAUE 21)
Aujourd'hui, afin de repartir du bon pied, nous faisons donc appel à un architecte qui s'occupera, à notre place, de relancer, cadrer, vérifier le travail sur le chantier."